Le traducteur est un écrivain « paradoxal », selon Claro

De nombreux éditeurs ne veulent pas que l’on sache d’emblée que leur texte est un ouvrage traduit ; ils ne veulent pas non plus que l’on puisse percevoir la langue dans laquelle a été écrit l’original,  ni qui est le responsable de la traduction.

Il argumente sa thèse au nom de l’impératif de la discrétion, qui part du postulat suivant : la traduction est avant tout transparence, et d’une transparence formidable, puisque l’objet a changé du tout au tout et qu’il ne reste plus rien de la langue de départ.

On veut faire croire que le traducteur est un magicien, un passeur, qui est un terme insupportable, alors que justement, le traducteur ne passe rien et qui n’est dans l’opinion de Claro qu’un faussaire.

Chaque langue est unique et résiste, par principe, au processus de traduction. Elle ne saurait être « translatée » qu’au prix d’une désagrégation totale, irrémédiable, aidée certes en des cas particuliers par les ponts qu’entretiennent certaines langues du fait de leurs origines communes. On peut dire que, historiquement, traduire oscille entre deux aventures : le compromis et l’imitation. Le compromis tient le texte pour un lieu policé et y répond par une approche raisonnable. Le traducteur reste un copiste. Avec l’imitation, qui n’est en ce sens pas la servile copie mais au contraire l’écart sauvage, on court le risque de voir l’excès de « démarquage » en mettant en valeur la virtuosité du traducteur.

L’intraduisible est sans doute le meilleur ennemi du  traducteur, son double tremblé, sa ligne de fuite. En revanche, on pourrait imaginer une autre forme de traduction, autrement plus pugnace et destinée à contrer l’entreprise de négociation de la langue à laquelle se livre l’édition globale, qui considère de plus en plus la traduction comme l’instrument d’une plus vaste opération d’import-export, de marketing aveugle.

Traduire pourrait être alors, en  se réinventant, une forme de résistance à l’obscène « customisation » qui se met en place un peu partout. Les traducteurs sont disposés à franchir un jour le pas en envisager un « réarmement » inédit.

Pour l’instant, malheureusement, la plupart en sont encore l’intraduisible dans les contrats d’édition. La guérilla n’est donc pas pour demain.

Source : Claro : « Le clavier cannibale »